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Chercher les réponses ensemble
Gregory BENFORD
Astrophysicien et écrivain de science-fiction
Il s’agit d’un article paru dans la revue
américaine Omni, automne 1995. La traduction a été assurée par
Pierre Lagrange.
Les amateurs d’ovnis détestent les scientifiques qui
le leur rendent bien. C’est du moins ce qui semble à la lecture des
échanges venimeux qu’ils entretiennent, en personne ou sur le net.
J’en retire l’impression claire d’avoir affaire à des gens
colériques qui hurlent les uns après les autres pour un résultat
quasi nul.
Il y a de bonnes raisons pour motiver cette impression, dont la
moindre n’est pas le simple scepticisme scientifique. En tant que
physicien, j’éprouve de la sympathie pour l’argument qui consiste à
dire que près d’un demi-siècle après la première « vague de
soucoupes volantes », nous n’avons toujours aucune preuve solide,
physique, sur laquelle on puisse se mettre d’accord. Les études sur
les fantômes posent le même problème. Pas de données, pas de
science.
Personnellement, je pense que le fait d’expliquer par
les visiteurs extraterrestres ces observations rapportées un peu
partout a peu de chance d’être valable — mais aussi qu’elle n’est
prouvée ni fausse ni impossible, et c’est toute la nuance. En
science, on doit vérifier et re-vérifier les hypothèses. Les
scientifiques parlent de “falsifier” les hypothèses, et non de les
prouver, car aucune preuve n’est jamais déterminante. La valeur
d’une théorie se mesure toujours à sa capacité à résister face à la
réalité.
La théorie ufologique des visiteurs extraterrestres a
beau n’avoir pas été falsifiée, elle possède peu d’avocats parmi les
scientifiques, et peut–être même aucun — et surtout ils n’effectuent
aucune recherche à ce sujet. Aussi le sujet se limite à ce qu’on en
dit dans X-Files ou dans le National Inquirer.
Et si au lieu de ce combat de coqs à grand renfort de
décibels on se mettait au travail sérieusement ? Si l’explication
par les visiteurs extraterrestres a quelque valeur, alors leurs
visites fréquentes implique la présence d’une base quelque part dans
le système solaire (je pars du principe qu’il n’ont pas la
possibilité de voyager plus vite que la lumière, du genre : je serai
à l’heure pour le dîner même si je dois traverser la galaxie). À
l’évidence, ils rendent aux scientifiques la vie difficile lorsqu’il
s’agit de dénicher des preuves de leur présence. Pourquoi ? Allez
savoir : les extraterrestres ont plus d’un tour dans leur sac.
Mais ils ne peuvent pas effacer toutes les traces de
leur passage, et un amateur d’ovni sérieux devrait être capable de
retrouver leur trace. C’est ici que les scientifiques entrent en
scène.
Pour être pris au sérieux par les scientifiques, je
crois que les amateurs d’ovnis devraient soutenir — y compris en
apportant des financements — une recherche susceptible de mettre à
jour les preuves convaincantes. Les ufologues y gagneraient à la
fois de la crédibilité et peut-être quelques solides arguments.
Ils devraient également essayer de penser comme des
scientifiques. Les extraterrestres peuvent faire n’importe quoi mais
ils ont besoin d’un endroit pour dormir, se réunir, faire le plein.
Où se trouve cet endroit ?
Il existe différents endroits envisageables où les
ovnis pourraient établir des bases convenables pratiques. À
l’évidence, la Lune — sans doute sa face cachée, pour plus de
tranquillité. Les chercher implique une analyse soigneuse des
données cartographiques à haute résolution acquises en 1994 par la
sonde Clémentine. Un tel examen est en cours actuellement [l’auteur
écrit son article en 1995 - NdT], mais pas dans le but de chercher
des bases d’ovnis. Pour des sommes modestes, un simple ordinateur
équipé d’un programme d’analyse de données pourrait porter un regard
neuf sur ces données et détecter des anomalies. Il y en a
certainement.
Allons plus loin. Il existe des endroits bien
pratiques pour garer un vaisseau spatial dans le voisinage. Les
points lunaires de Lagrange constituent des zones stables, devançant
et remorquant la Lune sur son orbite. Une base placée à cet endroit
ne risquerait pas de dériver avec les marées solaires. Est-ce que
des ovnis se cachent par là-bas ?
Au début des années quatre-vingt, deux astronomes ont
cherché s’il n’y avait pas de petits objets reflétant la lumière du
Soleil aux points de Lagrange. Ils n’ont rien trouvé aux limites de
résolution de quelques mètres (voir Icarus, vol. 55, page 453). Ils
ont entrepris cette recherche sans intention de trouver des ovnis.
Si la communauté ufologique avait fourni les quelques milliers de
dollars qu’a coûté la recherche, ils auraient au moins acquis
quelque reconnaissance, un peu de respect.
Et pourquoi ne pas chercher plus loin ? Tout au long
des années quatre-vingt, Michael Papagiannis de l’Université de
Boston a défendu, dans des journaux scientifiques, l’idée que des
extraterrestres explorant d’autres étoiles pourraient utiliser la
ceinture d’astéroïdes comme une zone résidentielle pratique et comme
une source de matières premières.
Il proposa de les chercher en détectant leur dépense
de chaleur ; tout ce qui utilise de l’énergie génère obligatoirement
une signature infrarouge. La plupart des astéroïdes ont une
température de 200 degrés Celsius en dessous du point de
congélation, ce qui fait ressortir toute trace de chaleur. La
proposition était techniquement fondée. Pourtant, Papiagannis ne
réussit pas à obtenir de financement de la NASA ou de la NSF
(National Science Foundation).
C’est ici que les ufologues entrent en scène. Une
fondation dédiée à une recherche réelle et sérieuse à propos des
ovnis pourrait financer la recherche infrarouge de Papagiannis, ou
d’autres idées similaires. La fondation pourrait faire progresser de
vraies recherches scientifiques, serait citée dans les publications
et permettrait d’établir une passerelle avec une communauté
scientifique en majorité sceptique.
Il y a bien entendu le risque de ne rien trouver.
Chose qui arrive tout le temps en science. Mais le simple fait de
chercher est noble, facteur de progrès et serait susceptible de
surprendre tout le monde. J’incite donc vivement la communauté
ufologique à se diriger dans cette voie. Une institution sérieuse
serait accueillie avec bien plus de respect que ne l’est l’actuel
échange de coups bas.
Commentaire de Pierre LAGRANGE
Dix ans ont passé depuis la publication de ce petit
article de l’astrophysicien et écrivain de science-fiction Gregory
Benford dans le magazine futuriste américain Omni. Enseignant à
l’Université de Californie, Benford est un chercheur respectable et
respecté. Malheureusement, alors que cet article a été largement
diffusé aux États-Unis, et malgré la tentative louable de Peter
Sturrock de rapprocher ufologues et scientifiques lors du colloque
de Pocantico, rien n’a changé entretemps. Les ufologues évitent
toujours le dialogue avec les scientifiques, préférant la
confrontation avec des rationalistes dont le but avoué n’est pas de
faire de la science mais de s’opposer à la montée des fausses
sciences (débattre avec les rationalistes signifie donc qu’on
accepte d’occuper la position d’« antiscientifique », de
« renégat »).
Rationalistes et ufologues s’affrontent dans de faux
débats qui n’apportent rien. Et ceux qui seraient susceptibles de
faire progresser la vision de l’ufologie se démobilisent ou
s’isolent. L’idée de Benford est toujours d’actualité. Il ne s’agit
pas nécessairement de la prendre au pied de la lettre mais d’en
saisir l’esprit, à savoir la nécessité de construire des passerelles
entre les questions que se posent les scientifiques et celles que se
posent les ufologues. Sans un terrain commun permettant autre chose
que des engueulades stériles, l’ufologie est promise aux oubliettes.
En 1990, j’avais rencontré Michael Papagiannis au
congrès de bioastronomie de Val-Cenis organisé par le regretté Jean
Heidmann. J’avais avec moi son article d’Icarus à propos de
l’hypothèse d’une présence extraterrestre dans la ceinture
d’astéroïdes et même une réponse à son article dont il ignorait
l’existence. Nous avions discuté de sa proposition de recherche et
je m’étais aperçu qu’il n’était absolument pas hostile à l’idée des
soucoupes. Il avait lu et même rencontré l’astronome J. Allen Hynek
(ancien conseiller de l’U.S. Air Force pour la question des ovnis et
fondateur du Center for UFO Studies), il connaissait la littérature
sur les ovnis et n’était pas opposé à la construction d’un pont
entre les deux communautés. De plus, du simple point de vue logique,
il était conscient que le projet SETI devait envisager l’idée qu’il
puisse y avoir une présence extraterrestre dans le système solaire.
Le bon vieux paradoxe de Fermi : statistiquement ils existent, ils
devraient être ici, mais nous ne les voyons pas, où sont-ils donc ?
Pourtant les ufologues n’ont pas prêté attention à ce
genre de recherche. Je suis même certain que la plupart d’entre eux
n’en ont jamais entendu parler (il y a eu pourtant toute une série
d’articles sur la recherche de civilisations ET dans Inforespace à
la fin des années soixante-dix, cela vaudrait la peine de les
relire). Autant pour la curiosité scientifique des ufologues ! Au
lieu de cela, ils discutent sans fin d’idées qui n’intéressent
personne — pas même les autres ufologues !
Car qu’on ne s’y trompe pas, même lorsqu’ils
discutent enlèvements ou secrets d’État, les ufologues ne se
préoccupent pas d’être crédibles sur le plan de la psychologie ou
des questions de Renseignement. C’est trop bas pour eux ! Ils vous
affirment des choses mutuellement illogiques du style : une soucoupe
capable de traverser la galaxie vient se crasher sur le premier
groupe de cactus du Nouveau-Mexique. C’est incohérent mais
croyez-nous sur parole car le fait que dans les hautes sphères on ne
nous réponde pas prouve qu’on nous cache la vérité ! Pourquoi se
donner la peine de bâtir des raisonnements un tant soit peu
exigeants si le premier propos scabreux permet de passer pour un
ufologue ? Qu’on ne vienne pas dire après ça que l’isolement est dû
à une absence d’écoute. On n’attrape pas les mouches avec du
vinaigre, ni les scientifiques avec des théories aussi bancales.
D’autant plus que des questions et des hypothèses
bien formulées sur les ovnis pourraient aussi intéresser des
non-ufologues. Les enlèvements pourraient mobiliser des psychologues
et les questions de secret intéresser des spécialistes des
Renseignements. Mais ils ont de l’ufologie une telle image qu’ils ne
veulent surtout pas prendre le risque de se voir assimilés à ce
milieu. Et ils ont raison. Un exemple : le fameux secret. Je n’ai
rien lu, je dis bien rien, en français qui présente une réflexion un
peu élaborée de ce genre de question. Encore et toujours on nous
rebat de l’idée qu’il y a d’un côté les méchants militaires US qui
cachent la vérité et de l’autre les gentils ufologues maintenus dans
l’ignorance. Ce faisant, la seule chose concrète que certains
ufologues réussissent à faire, c’est de valider le modèle
rationaliste de société séparé entre des « savants » et des
« ignorants », une théorie aussi bête que celle du « Grand Secret ».
Bref, les rationalistes gagnent sans même avoir à
combattre, leurs adversaires leur servant la défense de leurs thèses
sur un plateau. Ils n’en demandaient pas tant. Au lieu d’analyser
finement l’histoire des rapports avec les militaires et de montrer
qu’il est important de participer ensemble à l’analyse des données,
les ufologues se contentent de demander qu’on leur dise la vérité.
Mais la vérité, ça n’existe pas, il n’y a pas un
hangar ni un coffre-fort quelque part bien caché avec un dossier et
dessus en gros, les mots « vérité : à surtout ne pas ouvrir ». Il
faut se sortir cette fable de la tête. La vérité ça se construit
collectivement, ça ne se décide pas dans le secret d’un bureau
militaire. Mais non, les ufologues grands amateurs de psychologie
rationaliste à trois francs six sous, avalent l’idée qu’il y a un
fossé large comme la galaxie et que de l’autre côté, certains
« savent ».
En tenant de tels propos, l’excuse pour ne rien faire
est toute trouvée. Mais ce n’est qu’une excuse et elle ne pourra pas
éternellement faire illusion. |